Je suis né le 22 décembre 1781.
Mon père, Morene Rabbi Gabriel PORGES, un érudit dans tous les domaines du savoir Juif était un homme vertueux et honnête.
Les sciences chrétiennes, peu connues des érudits Juifs de ce temps, ne lui étaient pas étrangères.
C'était un homme bon et aimable, qui n'avait jamais fait subir à ses enfants de châtiments corporels.
Ma mère était une femme au cœur d'or, qui gérait les affaires dont nous vivions (fabrication d'essences de plantes et de fruits et vente d'eau-de-vie).
Mon père s'en occupait peu.
Il consacrait son temps aux études et donnait des conférences.
Comme c'était la coutume à cette époque, on m'enseigna l'hébreu et la traduction de la bible.
À l'âge de sept ans, j'entrai à l'école israélite allemande, que je quittai dès l’âge de onze ans.
À cause de mon caractère très vif, je fréquentais peu l'école.
En été, au lieu d'aller en classe, j'allais me baigner dans la Moldau, et en hiver je faisais du patin à glace.
Après avoir quitté l'école, je voulais étudier, mais mon frère aîné, étudiant en philosophie, y était opposé et influença mes parents afin qu'ils ne m'y autorisent pas.
Je me trouvai donc sans occupation et sans enseignement.
Grâce à l'aide de ma chère mère, je pus me procurer des livres de Lessing, Mendelssohn, Schiller, et également de Cramer, Spiess et d'autres encore, notamment en l'histoire et géographie.
C'est ainsi, grâce à cet auto-enseignement, que j'ai pu m'instruire.
Lorsque j'eus quatorze ans, mon père bien-aimé m'appela dans sa chambre et me demanda d'un ton solennel si je pensais que la Torah révélée contenait tout ce qu'il était nécessaire de connaître pour notre salut spirituel et notre félicité ici bas et dans l'au-delà.
J'étais jusqu'alors un Juif orthodoxe, même si j'avais certains doutes et certaines hésitations.
Il me dit d'un ton cérémonieux :

"
À côté de la Torah, il y a un livre saint, le Zohar, qui nous révèle des secrets qui ne sont qu'ébauchés dans la Torah, qui nous invite à un perfectionnement spirituel et qui indique comment y parvenir.
Beaucoup de cœurs nobles se consacrent à ce nouvel enseignement, dont le but est la libération d'une pression spirituelle et politique.
"

Dieu s'est révélé, de mon temps comme jadis.
Mon fils, tu dois être mis au courant de tout.
Monsieur Noa Kassowitz, un des nôtres, se chargera de ton enseignement.
Je fondis en larmes et embrassai la main de mon père un grand nombre de fois.
Je le quittai comme ivre, me sentant plus élevé et appartenant désormais à une classe plus noble.
Bien qu'il soit superflu de rentrer ici dans le détail de l'enseignement de Kassowitz, il faut cependant que je vous dise un peu ce qu'il m'apprit.
Ces derniers temps, m'expliqua-t-il, un envoyé de Dieu, du nom de Jacob FRANK, appelé également Censlochowa, natif de Pologne et ayant séjourné un certain temps en Turquie, s'est déclaré être le Messie.
Il a rassemblé autour de lui de nombreux érudits Juifs renommés qui le vénèrent et l'adorent.
Il s'est attaché de nombreux disciples par ses prophéties, ses promesses de délivrance spirituelle et corporelle et surtout par la promesse d'une vie éternelle.
Dès qu'elles en ont été informées, les autorités l'ont condamné à une peine d'emprisonnement.
Il a passé pas mal de temps à la forteresse Censtochan.
Dès qu'il fut libéré, il se convertit au christianisme, avec sa famille et la plupart de ses disciples, afin de libérer les schrins, (esprit sain "sic") tenus prisonniers par Rome.
Quelque temps plus tard, il réapparut à Prassnitz en Moravie dans toute sa splendeur et sa magnificence, sous le nom de Baron Frank.
Il avait même des gardes du corps qui le protégeaient lors de ses déplacements.
On sait que l'Empereur Joseph II lui rendit visite.
De Prassnitz, il déménagea à Offenbach où il emménagea dans une maison à lui, entouré de nombreux partisans, en majorité Polonais.
La conversion à une autre confession est un acte majeur, qui modifie profondément le cours de la vie du converti.
Si cette démarche est guidée par la conviction, on peut la considérer comme honorable ; mais si c'est par aveuglement passionnel, elle peut conduire au malheur, et aux regrets amers lorsque la passion s'est calmée pour faire place à une réflexion sereine.
À son décès, sa fille prit la tête des fidèles, sous le nom de Gewira.
Elle n'était plus très jeune et ses deux frères Roch et Joseph se tenaient à ses côtés.
Il est difficile à décrire l'impression que ses révélations firent sur moi, jeune homme plein de vie et en quête de vérité.
Je fus pris d'un désir si ardent du lieu saint que je n'avais plus ni tranquillité, ni d'autre pensée que de partir là-bas.
Seulement, comment l'entreprendre ce voyage, puisque je n'en avais pas les moyens et que mon bon père n'était pas en mesure de me les procurer.
Je profitai d'un recrutement général en 1798, où l'on sortait les jeunes gens de leur lit en pleine nuit, pour me cacher chez des amis (Salomon Brandeis).
Après quelques semaines, afin d'écarter tout danger, on décida que j'émigrerais en Allemagne.
Comme cela n'était pas légalement possible, un marchand de Taglitz, du nom de Katz, devait m'emmener à Taglitz.
Il m'attendait devant la porte de Strafon.
Arrivé à Taglitz, on m'envoya chez un vieux Juif de Sobotan qui pouvait, par des chemins de contrebandiers, me mener jusqu'en Saxe par la montagne.
Il demanda pour çà 2 florins et 1 écu, que je lui donnai volontiers.
Me voici donc au sommet du Geiersberg.
Tout seul à 17 ans, loin de tous, au milieu de la forêt, alors que j'étais habitué à vivre au sein d'une famille aimante, dorloté par la douce main maternelle.
Je me mis à pleurer.
Cependant je trouvai une consolation dans le but du voyage que j'avais entrepris vers Offenbach.
Est-ce que les souffrances et les privations subies compteraient comme épreuve de ma foi dans mon nouvel enseignement?
J'avais reçu de ma famille une somme de 60 florins en or et en argent.
J'avais en plus à peu près 3 florins en petite monnaie, et, dans la ferveur de ma foi, je fis alors le serment de payer mon voyage à Offenbach avec ces 3 florins, dussé-je avoir faim ou mendier, pour apporter en offrande les 60 florins à la divine maîtresse.
Plein de courage et de détermination, je continuai mon chemin et arrivai le soir à Fürstenau, un petit village saxon.
Après un dîner frugal, on m'arrangea dans la vaste salle de l'auberge une couche de paille où, très fatigué, je m'étendis et m'endormis rapidement.
Vers minuit un vacarme me réveilla ; un homme, auquel mon imagination donna la taille d'un géant, entra dans la salle muni d'un énorme bâton et portant un ballot sur le dos.
Derrière lui il y en avait un semblable, et puis d'autres jusqu'à ce que la salle de l'auberge fut remplie.
J'avais peur comme un jeune homme de 17 ans qui n'a pas encore beaucoup vécu.
Une heure plus tard, après avoir bu force bière et eau-de-vie, ils quittèrent l'auberge.
J'appris plus tard que c'étaient des contrebandiers.
Le matin, je continuai mon voyage pour Dresde.
À l'entrée de la ville, j'eus la désagréable et blessante surprise d'avoir à payer une taxe corporelle.
Dans presque toute l'Allemagne, on devait payer, tout comme pour les bestiaux, une taxe corporelle pour le bonheur d'être né Juif.
On fouilla ensuite mon sac de voyage.
Le préposé y découvrit un bonnet de nuit neuf, jamais utilisé, pour lequel il me fit payer la douane et une amende pour ne pas l'avoir déclaré.
Tout cela entama sérieusement mon petit capital.
J'avais été recommandé à Dresde à l'un des nôtres, un certain Monsieur Eibenschütz.
C'était un jeune homme assez beau, mais sourd et bègue au point qu'il était presque impossible de le comprendre.
Après avoir lu la lettre de recommandation, il m'accueillit très chaleureusement en m'embrassant et en me serrant la main.
Pendant mon séjour à Dresde, il m'offrit le gîte et le couvert et me procura un passeport de sujet saxon, pour m'épargner la taxe corporelle des Juifs.
Je restai à Dresde pour les fêtes de Pâques.
Au moment des adieux, l'aimable et bon Monsieur Eibenschütz me donna deux écus.
Je quittai Dresde par un superbe temps de printemps.
Je continuai mon voyage pour Offenbach à pied, enivré et exalté par le but que je poursuivais.
Au début, malgré le poids de mon sac de voyage, je marchais léger et chantant.
J'arrivai le soir à Meissen où, après avoir dîné, je m'endormis sur une couche de paille.
Mes pieds étaient douloureux et blessés, et lorsque je me levai, mais il me fut impossible de marcher et de remettre mes chaussures.
Triste situation lorsque l'on court impatiemment vers un tel but.
Je n'avais pas d'autre solution que de marcher pieds nus et de poursuivre mon chemin vers Leipzig avec des pieds douloureux et gonflés.
J'y arrivai le troisième jour.
Je passai les nuits précédentes à Oschatz et Wurzen.
On ne m'autorisa pas à passer par Leipzig, où un policier me fit contourner la ville sur la route de Weimar.
Je parcourus cette route péniblement, accablé par la douleur et la faim et, découragé et faible, je finis par m'affaisser sur la chaussée.
Au bout d'une heure, une calèche arriva de Leipzig ; lorsqu'elle fut assez proche je fis un effort pour me relever et m'aperçus qu'elle était vide.
Je demandai au cocher où il allait.

" À Weimar " me dit-il.
" Moi aussi! Pouvez-vous m'emmener ? " -
" Oui " fit-il.
" Combien cela coûtera-t-il ?" demandai-je, "Je suis pauvre et ne peux pas payer beaucoup!"
" Monte, nous nous arrangerons!"

Je mis mon sac de voyage dans la voiture et montai. La voiture démarra et poursuivit sa route.
Quel délice, après avoir souffert tant de tourments, que de voyager dans une voiture aussi confortable et de penser aux 12 lieues que j'allais parcourir si agréablement!
La nuit était tombée quand nous arrivâmes à Weissenfels.
Le cocher s'arrêta dans un hôtel. Deux garçons, un candélabre à la main, arrivèrent pour m'aider à sortir de la voiture.
Lorsqu'ils me virent descendre, l'un d'eux dit :

" Sa place est à l'auberge, pas ici! ".

Le brave cocher m'indiqua le chemin et promit de venir me chercher tôt le lendemain matin.
Mon repas du soir consista en un morceau de pain noir et un verre de bière.
Je dormis toute la nuit d'une traîte sur ma couche de paille, et me levai tôt après avoir repris des forces.
Je n'attendis pas longtemps avant que mon cocher arrivât.
Je mis mon sac de voyage dans la voiture, montai derrière et nous voilà repartis.
Le soir nous nous arrêtâmes dans un village pour y passer la nuit.
Le lendemain nous reprîmes notre route pour arriver à Weimar vers 10 heures.
À l'approche de la ville, le cocher me fit descendre.
Je sortis mon bagage et descendis de la voiture avec hésitation.
Qu'allait me demander le cocher pour le voyage?
Je lui demandai timidement ce que je lui devais.
Il m'est difficile de dire quelles furent ma surprise et ma joie lorsque l'aimable cocher ne me demanda que 20 Kreutzer, en me faisant remarquer qu'il ne me demandait que ce qu'il avait déboursé pour moi.
Je passai par Weimar sans m'y arrêter, puis par Erfurt et arrivai le soir à Gotha.
J'entrai dans une auberge où je demandai de la bière et du pain.
Dans une pièce contiguë,il y avait une table dressée pour de nombreux convives et il y régnait un air de fête.
On apporta des rôtis, des gâteaux, des fruits et divers autres mets.
On fêtait le baptême d'un enfant. Je n'avais pas mangé de viande depuis Dresde.
Ces odeurs de nourriture m'excitaient.
La patronne vient alors près de moi et me dit :

" Je vois bien que tu es le fils de braves gens" ;

et me tendit une assiette pleine de rôti, d'œufs et de pâtisserie.
Le lendemain après-midi j'arrivai aux portes d'Erfurt.
Il y avait alors une garnison autrichienne.
On m'arrêta pour me faire payer une taxe corporelle de 2 florins.
Toute discussion était inutile, de même que ma proposition de ne pas passer par Erfurt.
Mon bagage fut confisqué.
Finalement le receveur accepta de me conduire devant le capitaine de la ville.
Un soldat m'y amena.
Le capitaine n'était pas chez lui, mais en visite chez une Baronne.
Je demandai que l'on me conduisit jusqu'à lui.
Il me demanda ce que je désirai et je lui dis que je trouvai injuste de réclamer 2 florins de taxe corporelle à un malheureux voyageur sous prétexte qu'il était de confession juive.
Il me répondit que c'était la loi du pays.
Ce à quoi je rétorquai :

" Je comprends que le receveur puisse dire çà, mais vous, un haut fonctionnaire éclairé, admettez que cette taxe est destinée aux Juifs qui font des affaires et du commerce et pas aux pauvres voyageurs de passage."

Comme le capitaine continuait à faire des difficultés, la Baronne prit la parole et dit en français :

" Ce jeune homme a raison ; il est cruel de réclamer une somme aussi importante."

Sur ce, le capitaine me donna un document manuscrit qui m'exonéra de toute taxe.
J'arrivai le soir à Gotha.
Je poursuivis mon chemin vers Offenbach par Eisenach, à travers la Hesse jusqu'à Hanau où j'arrivai en milieu de journée sans autres aventures.
L'espoir d'arriver le jour même dans la soirée à Offenbach me fit accélérer le pas.
J'étais dans un état d'excitation indescriptible.
Le rassemblement des fidèles à Offenbach s'appelait "Machine" et "Camp" par référence au camp des Israélites sous Moïse.
Je devais le jour même faire mon entrée et être accueilli dans cette "Machine".
Il faisait déjà sombre lorsque j'arrivai le soir à Offenbach, ville ouverte.
Il pleuvait.
Je demandai la ferme polonaise.
On m'envoya à l'autre bout de la ville.
Une maison imposante.
Je pleurai dans un recueillement religieux.
Je montai quelques marches et tirai la cloche.
Un jeune homme en habits turcs m'ouvrit et me souhaita la bienvenue, me serra dans ses bras, m'embrassa, me nomma frère et me dit que l'on m'attendait.
Plusieurs Maminim se rassemblèrent, dont un vieil homme d'allure respectable, aux cheveux blancs comme neige, en uniforme de capitaine, de nom de Cinsky.
Il me conduisit dans sa chambre au deuxième étage.
Il m'assura qu'il me prodiguerait à tout moment ses conseils paternels puis m'indiqua comment me comporter lors de l'audience prévue chez la Sainte Mère. Le même soir, beaucoup de Maminim me rendirent encore visite, des vieux comme des jeunes.
Le lendemain je fus appelé pour l'audience chez la Gewira.
Elle habitait le deuxième étage.
Une femme de chambre m'accueillit dans le vestibule, où je l'on me fit attendre quelque temps.
Que j'étais ému et comme mon cœur battait!
Finalement une porte s'ouvrit et j'entrai.
Je n'osai pas regarder la Gewira en face, m'agenouillai devant elle et lui embrassai le pied comme on me l'avait prescrit.
Elle me dit quelques mots gentils, loua mon père et me félicita aussi sur ma décision de venir ici.
Quand je me retirai, je déposai sur la table ma petite bourse, qui contenait environ 60 florins en or et en argent, et sortis à reculons.
La Gewira me fit une impression de noblesse des plus favorables.
Son joli visage exprimait bonté et douceur, et ses yeux exprimaient une sainte exaltation.
Elle n'était plus toute jeune, mais avait une apparence charmante.
Des mains et des pieds adorables.
Comme je l'appris plus tard, je trouvai grâce à ses yeux.
Sur ordre supérieur, je fus comme la plupart des jeunes gens affecté à la Siberia, ce qui consistait à servir les trois maîtres à table, lors de leurs sorties quotidiennes et le dimanche à l'église.
Nous habitions dans la même chambre. Cela me donnait l'occasion, surtout à table, d'observer les maîtres de près.
Je reçus un uniforme de chasseur et une casquette de cuir vert avec garniture métallique en guise de chapeau.
Appartenir à ce corps était considéré comme un grand honneur.
Je servais souvent à table et je devais me tenir derrière la chaise de la Gewira.
La salle où l'on prenait les repas était assez spacieuse.
Nous étions trois à être affectés au service des trois maîtres, et nous avions le droit de consommer les restes de nourriture après les repas.
Comme tous les occupants de la maison, devaient aller chercher leur repas de midi à la cuisine communautaire, et que le déjeuner consistait en une soupe et un légume de très mauvaise qualité, nous apprécions tout particulièrement notre nourriture.
Chaque dimanche il y avait la parade à l'église, à laquelle devaient participer tous ceux qui portaient un uniforme.
Je ne fréquentais que mes coreligionnaires, et surtout les plus âgés, parmi lesquels il y avait des hommes fort honorables comme Wolowsky, Demlutzky, Matuschefsky et Cherwiesky.


Les plus jeunes, et je parle surtout de mes camarades de chambre, se montraient religieux dans leur propos mais n'avaient pas un comportement rigoureux malgré la sévérité de la moralité ambiante.
La fréquentation entre hommes et femmes n'existait pas et le mariage était strictement interdit.
On ordonna même, dans une Bisjoke (Sic), que ceux qui se sentaient attirés par une femme devaient se faire donner 10 coups de verge.
Et, à ma grande surprise, presque tous les jeunes gens se les laissaient administrer.
À ce propos, il faut remarquer que presque tous les jours, ces visions (sic) étaient proclamées par l'un des trois maîtres et qu'on les consignait dans un livre dont on faisait des copies.
Tous les jours les jeunes gens étaient entraînés par un maître d'exercice polonais.
Cependant tous les fusils et les sabres furent cachés quand les Français entrèrent à Offenbach en 1799.
Pendant l'été 1798, trois des fils de Jonas Wehli et mon plus jeune frère Juda Léopold arrivèrent à Offenbach.
Les Wehli étaient des jeunes gens instruits et bien élevés.
Ils s'appelaient Abraham, Jontef et Ekiba et reçurent les noms de Joseph, Ludwig et Max.
Mon frère reçut le nom de Carl le jeune.
Il avait 17 ans et manquait d'assurance.
On lui ordonna de prendre des leçons de coiffure.
À l'automne de la même année, mon bon père vint nous voir en compagnie de messieurs Jonas et Aron Beer Wehli.
J'étais fou de joie de revoir mon père bien-aimé.
Ces trois messieurs, honorables et érudits, furent accueillis solennellement par tous les Maninim et furent présentés le lendemain matin aux hauts personnages.
Ils déposèrent des offrandes aux pieds de la Gewira ; en or pour les Wehli, ce qui fut particulièrement apprécié.
C'étaient des gens fortunés.
Mon brave père, qui avait des moyens limités, apporta une pièce de batiste.
Ce présent fut à l'origine du doute qui commençait à naître en moi.
Malgré l'exaltation de ma foi, je commençai à remarquer, puis à être persuadé, que tout ici n'était que tromperie.
C'était à cause de leur exaltation que des centaines de braves gens, venus de cent lieues à la ronde, se retrouvaient exploités, s'appauvrissaient et devenaient malheureux.
La même année, Monsieur Salomon Zerkowitz, qui était jadis très fortuné, vint à Offenbach.
Il apporta encore des biens, mais on lui ordonna de les sacrifier. C'étaient principalement des obligations de l'État autrichien, que je dus aller négocier à Francfort, chez le vieux Rothschild, contre des espèces. Monsieur Zerkowitz était un homme bon et honnête, et il pleura lorsqu'il dut abandonner son dernier bien.
A côté de la salle à manger, il y avait la chambre sainte où se trouvait encore le lit et les vêtements du saint père (c'est ainsi qu'on nommait Jacob FRANK, le père de la Gewira et de ses frères).
Les fenêtres de cette pièce étaient occultées et il faisait sombre : on y priait avec ferveur en s'agenouillant devant le lit.
L'entrée était autorisée toute la journée.
Deux jeunes filles en costume d'amazone avec fusil et sabre montaient la garde devant l'entrée de la salle à manger.
La plupart du temps, on réservait cette tâche à de jeunes et jolies filles.
Comme je l'ai déjà dit, je fus très blessé par une réflexion faite à table en ma présence par "saint Joseph", à propos de la faible valeur de l'offrande de mon père.
On accordait donc plus d'importance à la valeur du don qu'à celui qui l'offrait.
À partir de ce moment, je me mis à réfléchir et à commençai à observer ce qui se passait.
Au début je rejetais ces pensées négatives, et je tenais pour sacrilège de douter de ce que à quoi croyaient beaucoup d'hommes savants et de qualité ; j'allais alors dans la chambre sainte et regrettais.
Mais je trouvai de nouveau motif à rechute.
Il y avait parmi les occupants de ma chambre un jeune homme de Dresde du nom de Johann Hofsinger.
Il se rapprocha de moi à ce moment-là.
Après avoir tâté le terrain, il me laissa comprendre qu'il n'était pas d'accord avec ce qui se passait et s'était passé ici.
Lorsqu'il eut la conviction que je n'allais pas le dénoncer, il m'avoua finalement qu'après mûre réflexion il en était arrivé à la conclusion qu'il s'exerçait ici une incroyable imposture et que les croyants qui se trouvaient ici avaient fait de tels sacrifices qu'ils ne pouvaient pas accepter l'idée que tout n'était que tromperie.
Ils se retrouvaient dépouillés de tout moyen de retourner dans leur lointain pays.
Après de nombreuses discussions, nous prîmes la décision de fuir.
Nous étions sans moyens et sans le moindre sou vaillant, et Hofsinger proposa d'utiliser des moyens qui n'étaient pas compatibles avec l'honnêteté et la réputation de ma famille.
J'écrivis à mon frère, le Dr. Porges, et le mis au courant de ma décision de quitter Offenbach.
Je lui demandai de m'indiquer une maison à Francfort où nous pourrions trouver un refuge et les moyens nécessaires à la poursuite de notre voyage.
La réponse ne se fit pas attendre.
Ma famille se réjouissait de notre décision et nous donna le nom d'un certain Monsieur Neustadtl à Francfort où nous aurions de l'argent et où nous serions accueillis amicalement.
Nous commençâmes alors les préparatifs sérieusement.
Je mis mon frère au courant de mon projet et lui montrai la lettre de notre frère ; il se déclara immédiatement d'accord de me suivre en tout.
Nous nous consultâmes alors pour savoir comment nous allions quitter Offenbach.
Nous décidâmes de le faire tôt, vers 4 heures du matin, en passant par le jardin.
Nous prîmes cette décision parce que, peu de temps auparavant, un Polonais de la communauté fut repris et puni.
Comme c'était souvent notre tour de garde la nuit, je m'arrangeai pour que se soit Hofsinger et moi qui soyons de garde.
N'ayant pas beaucoup de bagages, nous en fîmes un baluchon.
Le soir, avant notre fuite, je fus appelé par une femme de chambre chez la Gewira.
La nuit était déjà tombée quand j'entrai dans le cabinet.
Le chien favori, un lévrier, qui me connaissait et n'aboyait jamais en ma présence, m'attaqua violemment.
L'heure inhabituelle de la convocation et l'attaque surprenante du chien m'effrayèrent : je nous crus découverts et dénoncés.
Je tombai à genoux.
La Gewira ordonna au chien de se taire en disant :

" Qu'as-tu aujourd'hui, tu ne reconnais pas mon cher Carl ?"

Elle s'adressa alors à moi en polonais :

" J'ai remarqué que ton uniforme était usé ;
tu peux aller demain à Francfort t'en commander un autre".

Elle me demanda si je n'avais pas d'autres souhaits.
J'étais très touché et, repentant, j'aurais presque tout avoué devant de telles faveurs et grâces.
Elle me donna sa main à baiser et me congédia.
Je m'éloignai en pleurant, car je respectais et aimais cette grande dame ; j'avais 19 ans à l'époque.
À minuit, je fus remplacé par un autre garde et partis me reposer.
Vers deux heures, nous dûmes nous lever et empaqueter nos quelques vêtements et linges ; j'évitai de prendre ce que je n'avais pas apporté.
Hofsinger et mon frère en firent de même.
À quatre heures, je pris de nouveau la garde avec Hofsinger.
Nous avions déjà nos bagages avec nous.
Nous étions de faction dans le corridor du rez-de-chaussée devant les appartements de saint Bernard et saint Joseph.
Lorsque mon frère descendit l'escalier, nous mîmes nos fusils dans un coin et allâmes dans la cour, le cœur battant et dans la plus grande excitation, exposés au danger d'être retenus par le cocher ou les valets d'écurie.
De là nous atteignirent le jardin en passant par-dessus la palissade en bois et nous étions libres.
Nous nous dirigeâmes vers le bois tout proche, arrivâmes à Oberrad puis à Francfort vers six heures.
Nous nous mîmes aussitôt à la recherche de Monsieur Neustadtl.
Il nous reçut très aimablement, nous offrit le gîte et le couvert et nous donna l'argent qu'il avait reçu de notre famille.
Le jour même, mon frère et moi allèrent nous acheter quelques vêtements.
Le lendemain matin nous pûmes trouver un transport pour Seligenhof, puis, par la forêt du Spessart, nous arrivâmes à Eselbach où nous passâmes la nuit.
Avant cela nous eûmes très peur d'être dévalisés par plusieurs hommes qui sortirent de la forêt en nous barrant la route.
Notre cocher s'arrêta et nous montra en tremblant les hommes qui s'alignaient sur la route.
Nous entendîmes alors derrière nous sonner un postillon qui se rapprochait rapidement.
Les hommes retournèrent dans la forêt et nous poursuivîmes notre chemin en compagnie de la diligence jusqu'à Eselbach.
Nous fûmes avisés par notre famille que nous devions nous rendre à Fürth et y attendre d'autres instructions.
D'Eselbach à Fürth, nous fîmes le voyage à pied, en passant par Würzburg.
Sur la route d'Eselbach à Würzburg, je sentis brusquement une faim terrible me ronger et m'affaiblir à tel point que je ne pus continuer et dus m'allonger.
Heureusement des paysannes qui arrivaient par là me donnèrent un morceau de pain.
Plus tard les médecins me dirent que si l'on ne m'avait rien donner à manger, je ne me serais plus relevé et serais mort.
Arrivés à Fürth, nous nous logeâmes dans une auberge. Hofsinger était absolument sans moyens et il fallut l'entretenir avec l'argent que nous avions reçu de notre famille à Francfort.
Je dois dire ici qu'Hofsinger avait commis une malhonnêteté à Offenbach avant notre départ.
Il s'était emparé des clés du coffre de messieurs Joseph Wehli et Johann Klarenberg, que ce dernier cachait sous l'oreiller sur lequel il dormait, pour s'approprier le livre des visions et une jaquette en toile.
Il dut me donner le livre, car il aurait pu en faire mauvais usage. Hofsinger recommença à Fürth ce qu'il avait fait à Offenbach ; il me reprit pendant la nuit le livre des visions que je cachais sous mon oreiller, s'en alla et ne revint plus.
Il vendit le livre au gendre de Monsieur Zerkowitz qui habitait Fürth, lequel n'en fit pas mauvais usage.
Nous avions des lettres de recommandation pour plusieurs personnes à Fürth, parmi lesquelles Monsieur Moses Gosdorf, un des plus connus.
Nous y fûmes très aimablement reçus et ils nous invitèrent à leur table.
Nous reçûmes de la maison l'ordre de rester à Fürth jusqu'à ce que nous recevions les instructions de rentrer au pays.
Nous restâmes à Fürth pour les fêtes de Pentecôte.
Après les fêtes, nous reçûmes une convocation de la police nous enjoignant de quitter Fürth dans les 48 heures.
J'appris que c'était à la demande du conseil administratif Juif.
Monsieur Gosdorf m'apprit que nous étions expulsés parce que je m'étais fait raser avec un rasoir.
Rien n'y fit, il a fallut partir.
Nous allâmes dans un faubourg de Nürnberg, car la ville n'autorisait pas les Juifs à y séjourner.
Nous allâmes chercher à Fürth les lettres de la maison que nous nous y étions fait adresser.
Enfin nous fûmes autorisés à rentrer au pays, et nous nous mîmes en route immédiatement.
Lorsque nous arrivâmes dans le dernier village Bavarois avant la frontière, je reçus une lettre me disant de ne pas traverser la frontière, car nous risquions de nous faire engager comme recrues.
On nous demandait d'aller à Bayreuth et une lettre de recommandation pour un certain Monsieur Engel était jointe au courrier.
Il faut que je raconte ici l'incident survenu à Gostenhof, un faubourg de Nürnberg.
Nous étions dans une auberge pour notre repas de midi, qui consistait en un verre de bière et du pain beurré, et un client, visiblement Juif, demanda si nous étions Juifs.
Sur ce, il se mit à proférer des insultes et nous lança une malédiction : c'était une Misse Meschine (insulte de mort) parce que nous mangions avec un couteau et du beurre d'un goy.
J'appelais l'aubergiste et lui dit que le Juif m'insultait parce que je me servais de son couteau.

" Est-ce donc si peu propre chez vous ? "

Sur quoi l'aubergiste empoigna les Juifs et les mit dehors.
Nous allâmes directement à Bayreuth où nous arrivâmes le lendemain matin.
Monsieur Engel, un bel homme imposant, nous reçut aimablement et, après avoir lu la lettre de recommandation, nous invita à loger chez lui.
On nous prépara deux belles chambres bien meublées, et cet homme honorable nous offrit le petit déjeuner, le repas de midi et le repas du soir.
Il regrettait de ne pouvoir nous recevoir à sa table parce qu'il était en profond deuil de son épouse, qu'il avait aimée infiniment, qui était belle et aimable et dont la perte le rendait inconsolable.
Nous nous plaisions beaucoup chez Monsieur Engel et le séjour à Bayreuth était fort agréable.
Nous vîmes rarement Monsieur Engel.
Après un séjour de quatre semaines, Monsieur Engel m'appela et me dit qu'il était surprenant que des jeunes gens aient une vie oisive et sans occupation.
C'est pourquoi il s'était adressé à un ami à Hambourg et m'avait même déjà obtenu un emploi, que je pourrais occuper immédiatement.
Je le remerciais pour sa bonne intention, mais qu'il me fallait d'abord demander l'accord de mes parents. Comme celui-ci ne vint pas, mais qu'on nous donna au contraire l'espoir de pouvoir bientôt retourner à la maison, je le dis à Monsieur Engel, qui déclara que nous devions quitter sa maison, puisque nous refusions sa proposition bien intentionnée.
Il me promit une lettre de recommandation pour Monsieur N., un de ses amis propriétaire d'un domaine à Emet, près de Burgkundstadt, qui nous recevrait avec plaisir.
Nous prîmes la route par une journée très chaude du mois d'août. Vers midi nous arrivions à Burgkundstadt.
Avant d'arriver en ville j'enlevai ma veste et la mis sur le sac de voyage que je portai.
J'avais dans la poche de ma veste une petite bourse contenant environ 40 florins.
Il y avait entre Burgkundstadt et Emet une sérieuse côte à grimper.
Nous étions à mi-côte lorsque je demandai à mon frère Léopold, qui marchait derrière moi :

"Ma veste est-elle toujours sur le sac de voyage?"
"Non, tu l'as perdue!"

Ce fut pour moi comme un coup de tonnerre.
L'argent qui se trouvait dans la veste était tout ce que nous possédions.
Je me laissai tomber par terre, ne pouvant plus me tenir debout.
Mon frère Léopold dévala la côte jusqu'à Burgkundstadt, se renseignant auprès de tous ceux qu'il rencontrait, mais sans succès.
Il était à la porte de la ville lorsque quelqu'un lui demanda ce qu'il cherchait et qu'il le lui dit ; il le conduisit alors chez un tanneur qui avait trouvé la veste.
Au début ce dernier ne voulut pas le reconnaître.
C'est lorsque Léopold insista et qu'il lui expliqua à quel point nous étions malheureux et misérables, que le tanneur apporta la veste et la bourse qui se trouvait dans la poche.
Il fallut donner au tanneur quelques florins de récompense.
Ma joie fut indescriptible lorsque je vis mon frère grimper la côte en courant, tenant la veste à bout de bras.
L'après-midi nous arrivâmes au petit village d'Emet.
J'allai immédiatement au château pour remettre ma lettre à B..
On m'envoya au jardin où je trouvai deux hommes, l'un vêtu de blanc constellé d'étoiles, l'autre en robe de chambre.
Ce dernier me demanda ce que je désirai :

" J'ai une lettre à remettre à Monsieur le Baron. "

Il la prit et la décacheta. C'est alors que l'autre personne s'approcha, regarda la lettre et demanda :

" Qui t'écrit en t'appelant cher ami? "-
" C'est un certain Monsieur Engel de Bayreuth. "
" Quoi? un Juif ose t'appeler ami ? "

Le Baron, embarrassé, dit :

" Cet Engel est un ami du ministre Hartenberg."

Le Baron me demanda de revenir le lendemain.
Lorsque je me présentai le jour suivant, il me reprocha de lui avoir remis la lettre en présence de son frère, le Reichshofrath (haut fonctionnaire d’État).
Il parla avec moi en jargon Juif et finalement il me dit :

"Mon ami Engel vous a chaudement recommandé à moi.
Je suis donc prêt à vous accueillir ici.
Vous pouvez construire une maison ici, y faire du commerce
et je construirai un Beschaim Juif où vous pourrez vous faire enterrer."

Nous nous sentions totalement abandonnés dans ce village misérable.
Il y avait quelques familles juives très pauvres, dont l'une, originaire de Bohême, nous témoigna quelque sympathie.
Lorsque nous annonçâmes que nous attendions incessamment un courrier de la maison qui nous demanderait de rentrer, on nous conseilla de prendre des Pletten, c'est-à-dire des schnorren comme les voyageurs sans argent, dans les communautés juives environnantes.
Ce conseilleur insista tellement que nous finîmes par accepter d'essayer.
Il nous inscrivit les noms des villages où il y avait des communautés juives et nous voilà partis.
À la première tentative, nous nous sentions déprimés et honteux.
Au............... on dut pour le................... chercher l'hôte. [illisible dans le texte]
Ce sont généralement des marchands de bestiaux qui sont absents pendant la semaine.
On est reçu par la ménagère, on vous donne le soir une soupe, du pain et une couche pour la nuit, puis de nouveau une soupe le matin et quelques Kreutzers.
Nous en eûmes bientôt assez et renonçâmes.
Une lettre que nous reçûmes de la maison nous demanda de nous rendre à Bamberg, et de nous y présenter au président de la communauté juive, Monsieur Abraham Neuzedlitz, pour qui une lettre de recommandation était jointe.
Nous prîmes tout de suite la route.
Nous étions en septembre 1800.
Nous nous approchions du front.
Les Français avaient dépassé Regensburg et les Autrichiens étaient à Bamberg.
Les villages que nous traversions étaient occupés par les soldats autrichiens.
Nous arrivâmes tard le soir dans un assez grand village des environs de Bamberg.
Nous voulûmes rentrer dans une auberge mais fûmes renvoyés de la première, puis de la seconde. L'aubergiste de la troisième voulut également nous renvoyer ; c'était un vieil homme, à qui nous reprochâmes de nous rejeter ainsi, en pleine nuit, dans les intempéries.
Nous insistâmes longuement il dit nous dit que nous devions être des espions français.
Nous avions beau lui assurer que nous étions Autrichiens : il ne voulait pas nous croire.
Après cela, nous lui dîmes que nous étions Juifs.

"Montrez-moi les dix commandements!"

Nous ne pouvions pas les montrer, parce que nous ne les avions pas.
L'aubergiste apporta alors une miche de pain et dit

"Comment cela se dit-il en hébreu? "
" Lechem ", dis-je

et le bon vieux fut satisfait.
Nous nous restaurâmes avec Lechem, beurre et bière.
Le lendemain midi nous arrivâmes à Bamberg et allâmes immédiatement porter notre lettre de recommandation à Monsieur Abraham Neuzedlitz.
Dès qu'il eût lu la lettre, il nous accueillit amicalement et nous invita à loger chez lui.
C'était un vieil homme simple, hospitalier et charitable qui était typiquement Juif dans sa façon de s'exprimer et de s'habiller.
Il nous invitait à sa table tous les samedis et jours de fête.
C'était un homme honnête et pieux.
Lorsqu'il rentra de la synagogue le jour du Grand Pardon, il nous demanda de l'accompagner au grenier pour levune mekadisch, c'est-à-dire pour sanctifier la lune par une prière, ce que nous n'avions encore jamais fait.
Lorsque le brave homme se mit à parler dans son hébreu ashkénaze, nous dûmes retenir notre rire.
Mais quand il se mit à bondir et à sautiller pour le shalom alechem, nous n'en pouvions plus et notre fou-rire éclata avec force.
Le brave vieillard se figea de surprise, sortit, et nous enjoignit le lendemain matin de quitter sa maison.
Nous reçûmes alors de chez nous une lettre nous demandant de nous rendre à Leipzig où se tenait alors la foire, et, selon les possibilités, soit de rentrer à la maison, soit d'aller à Francfort sur Oder où nous avions de la famille.
Nous prîmes la route tôt dès le lendemain, pour arriver à Bayreuth le soir.
Nous atteignîmes le soir même le dernier village avant Bayreuth. il y avait là un aubergiste sur le pas de sa porte qui nous déconseilla de poursuivre notre chemin car l'orage menaçait.
Nous le remerciâmes du conseil en pensant qu'il voulait seulement que nous nous arrêtions chez lui, et nous continuâmes à marcher.
Après à peine une heure un quart de marche, l'orage éclata avec une grande violence et le ciel devint si sombre que nous nous écartâmes de la route.
Nous nous trouvions dans un petit bois où l'on avait déraciné des arbres ; nous nous enfoncions jusqu'aux hanches dans des trous et étions totalement trempés : par en haut par la pluie battante et par en bas par l'eau qui remplissait les trous.
Nous errâmes assez longtemps puis nous aperçûmes au loin une lumière vers laquelle nous nous dirigeâmes.
En nous approchant, nous trouvâmes une auberge d'où sortait une musique bruyante.
La patronne vint vers nous dans le couloir et nous dit qu'elle ne pouvait pas nous héberger parce qu'elle n'avait pas de place et que nous ne pourrions pas nous reposer en raison du mariage que l'on célébrait et qui allait se poursuivre toute la nuit.
Elle nous conseilla de continuer jusqu'à la Phantasie où nous nous trouverions à nous loger et où nous passerions une nuit calme.
La Phantasie était un parc d'attraction proche de Bayreuth.
Lorsque nous arrivâmes, l'aubergiste était tout seul, car sa famille était en ville.
Il n'y avait pas non plus de clients.
Nous étions, comme je l'ai déjà dit, trempés jusqu'aux os. Je demandai à l'aubergiste d'allumer le poêle, ce qu'il fît, et, à défaut d'autres choses, je commandai pain, beurre et bière.
Léopold ne voulut pas manger et il préféra se réchauffer.
J'avais à peine avalé quelques bouchées que j'entendis un grand coup.
Je me retournai et vis mon frère allongé par terre, sans connaissance. J'appelai l'aubergiste et lui demandai d'aller chercher un médecin, mais Il me dit qu'il n'y en avait pas dans les environs.
Nous transportâmes mon frère sans connaissance dans une chambre du premier étage, nous le dévêtîmes et dûmes couper ses bottes sur ses pieds......

[le mémoire s'arrête là...]

Traduction du manuscrit original en Allemand gothique
conservé au Leo Baeck Institute de New York

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Hannah Rochel Verbermacher, a Hasidic holy woman known as the Maiden of Ludmir, was born in early-nineteenth-century Russia and became famous as the only woman in the three-hundred-year history of Hasidism to function as a rebbe--or charismatic leader--in her own right.
Nathaniel Deutsch follows the traces left by the Maiden in both history and legend to fully explore her fascinating story for the first time.
The Maiden of Ludmir offers powerful insights into the Jewish mystical tradition, into the Maiden's place within it, and into the remarkable Jewish community of Ludmir.
Her biography ultimately becomes a provocative meditation on the complex relationships between history and memory, Judaism and modernity.

History first finds the Maiden in the eastern European town of Ludmir, venerated by her followers as a master of the Kabbalah, teacher, and visionary, and accused by her detractors of being possessed by a dybbuk, or evil spirit.
Deutsch traces the Maiden's steps from Ludmir to Ottoman Palestine, where she eventually immigrated and re-established herself as a holy woman.
While the Maiden's story--including her adamant refusal to marry--recalls the lives of holy women in other traditions, it also brings to light the largely unwritten history of early-modern Jewish women.
To this day, her transgressive behavior, a challenge to traditional Jewish views of gender and sexuality, continues to inspire debate and, sometimes, censorship within the Jewish community.

Nathaniel Deutsch, The Maiden of Ludmir
A Jewish Holy Woman and Her World
An S. Mark Taper Foundation Book in Jewish Studies
978-0-520-23191-7

 

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